Le système éducatif libanais traverse l’une de ses crises les plus profondes depuis des décennies — une crise révélée non seulement par les difficultés financières et les pressions sociales, mais clairement visible dans des statistiques qui mettent en lumière un déséquilibre fondamental entre l’enseignement public et l’enseignement privé. Le Liban occupe la troisième place mondiale en matière de taux d’inscription dans les écoles primaires privées, avec des chiffres indiquant que près de 73 % des élèves sont inscrits dans l’enseignement privé, tandis que le nombre d’élèves fréquentant les écoles publiques ne cesse de diminuer de manière spectaculaire.

Cette réalité ne reflète pas une préférence naturelle. Elle est plutôt le miroir d’un système éducatif qui se désagrège lentement et d’un secteur public laissé à l’abandon, permettant au privé de s’étendre sans limites.

Un secteur public fragile… frappé à répétition, incapable de se relever

Pendant de nombreuses années, l’enseignement public au Liban a été confronté à une série de crises structurelles : négligence chronique des infrastructures, mauvaise gestion administrative, faibles investissements publics et absence de planification à long terme.

Mais le coup le plus dur est survenu après l’effondrement économique de 2019, qui a paralysé la capacité de l’État à financer les écoles publiques et provoqué une hémorragie massive parmi le personnel enseignant. Puis est arrivée la pandémie de COVID-19, révélant la fragilité du secteur, puisque de nombreuses écoles publiques n’ont pas pu passer à l’apprentissage numérique. Plus récemment, la guerre israélienne contre le Liban a porté un nouveau coup, en particulier dans les zones frontalières où des écoles ont été fermées et des élèves déplacés.

Tous ces facteurs ont poussé davantage de familles à retirer leurs enfants des écoles publiques et à se tourner vers les écoles privées — malgré l’explosion des frais de scolarité.

L’enseignement privé : une ascension rapide… mais à un prix élevé

Le secteur privé a profité du retrait de l’État et a comblé le vide à toute vitesse. Et bien que les écoles privées aient joué un rôle essentiel dans la continuité éducative, cela s’est accompagné de plusieurs conséquences : une hausse sans précédent des frais de scolarité, l’absence de contrôle ou de réglementation effective, des écarts énormes de qualité entre les établissements et la transformation de l’éducation en un fardeau financier étouffant pour les familles libanaises.

Les parents ont payé le prix le plus lourd. Déchirés entre l’inquiétude pour l’avenir de leurs enfants et la perte de confiance dans les écoles publiques, ils se sont retrouvés contraints de supporter des charges financières dépassant largement leurs moyens. L’éducation n’est plus un choix : c’est devenu un devoir social auquel les familles doivent répondre coûte que coûte, car l’alternative — l’école publique — n’est plus jugée crédible.

Que disent les experts ?

Plusieurs spécialistes de l’éducation interrogés par Al-Safa News soulignent que ces chiffres ne sont pas qu’un simple indicateur pédagogique : ils constituent une alerte nationale de premier ordre. Un chercheur en politiques éducatives résume ainsi la situation :

« Quand plus de 70 % des élèves sont inscrits dans des écoles privées, cela signifie qu’il existe une défaillance fondamentale dans le rôle de l’État et un effondrement de la confiance des citoyens dans l’école publique. Les États forts font de leurs écoles publiques la colonne vertébrale du système éducatif, tandis que le Liban se dirige vers un modèle inverse, dangereux et non durable. »

Les experts indiquent également que l’écart de qualité entre l’éducation publique et privée se creuse chaque année, en particulier après la perte d’apprentissage qui a davantage touché le secteur public durant les crises récentes. Ils mettent également en garde : poursuivre sur cette voie fera de l’éducation au Liban un privilège réservé aux classes aisées, tandis que l’école publique deviendra un « refuge d’urgence » incapable de garantir l’égalité des chances.

Les répercussions de ce phénomène sur la société

Le déclin de l’enseignement public, combiné à l’expansion rapide du privé, a des conséquences graves à moyen et long terme :

1. Élargissement des inégalités sociales

Plus les coûts de l’éducation augmentent, plus l’écart se creuse entre ceux qui peuvent payer et ceux qui ne le peuvent pas — sapant le principe d’égalité des chances.

2. Menace pour l’identité nationale commune

Historiquement, les écoles publiques étaient des espaces de rencontre pour des Libanais de diverses régions et classes sociales. Leur déclin renforce les divisions sociales.

3. Perte de justice éducative

Transformer l’éducation en marchandise détruit sa nature de droit fondamental et lie l’avenir d’un élève aux capacités financières de sa famille.

4. Affaiblissement de la capacité de l’État à mettre en place des politiques éducatives unifiées

Avec un nombre réduit d’élèves dans les écoles publiques, l’État perd son influence sur les programmes et la direction du processus éducatif.

5. Menace pour le développement économique

Un enseignement public solide est la base d’une main-d’œuvre qualifiée et équitable. Sa faiblesse aujourd’hui se répercutera demain sur le marché du travail et l’économie.

Le chiffre de 73 % n’est pas qu’un pourcentage… c’est un message

L’augmentation du taux d’inscription dans les écoles privées à près de 73 % n’est pas la preuve de la force du secteur privé, mais celle d’une profonde crise de l’enseignement public et d’un système éducatif qui perd son équilibre. Le Liban s’oriente rapidement vers un modèle éducatif injuste, non durable et incapable de garantir un avenir équitable à tous ses enfants.

Réformer cette réalité commence par redonner sa place à l’école publique :

en la finançant correctement, en améliorant sa gestion, en modernisant les programmes, en reconstruisant les infrastructures, et en imposant un contrôle strict sur les frais des écoles privées.

Il ne peut y avoir de redressement national sans renaissance éducative… et pas d’éducation solide sans un secteur public solide.