Le Liban ne souffre pas tant d’un manque de ressources hydriques naturelles que d’une absence de gestion durable. Un pays longtemps connu pour l’abondance de ses sources, de ses rivières et de ses nappes phréatiques se retrouve aujourd’hui au cœur d’une crise de l’eau qui s’aggrave silencieusement — une crise dont les conséquences touchent avant tout la vie et la santé des enfants. Elle ne semble peut-être pas visible au premier regard, mais son impact est évident dans la détérioration des conditions sanitaires et alimentaires, dans les pressions économiques croissantes sur les familles et dans la fragilité d’infrastructures qui ne répondent plus aux besoins de l’époque.
Dominique Porteaud, chef du programme Eau, Assainissement et Hygiène à l’UNICEF, décrit cette crise comme « entièrement solvable », à condition de disposer d’une volonté politique, d’une planification nationale et d’un système de contrôle efficace. Il estime que la sortie de l’impasse commence par l’adoption d’une stratégie nationale qui s’attaque au gaspillage massif des ressources, réorganise l’exploitation des eaux souterraines et établit un système de suivi capable de protéger la richesse hydrique du pays contre l’épuisement. Le problème, insiste-t-il, ne réside pas dans la rareté de l’eau, mais dans sa mauvaise gestion et l’absence d’une planification scientifique continue.
L’expert en politiques environnementales, le Dr Sami Ibrahim, partage ce constat, ajoutant que le Liban traverse aujourd’hui une étape critique dans l’histoire de ses ressources hydriques — une étape où l’eau est passée du statut de droit fondamental à celui de marchandise régie par le chaos. Il souligne que la crise n’est pas le résultat d’un événement soudain, mais l’accumulation de décennies de négligence, de manque de vision et de dispersion des responsabilités entre des administrations travaillant chacune de son côté. Cette fragmentation institutionnelle a privé le secteur de l’eau de toute gouvernance unifiée.
Le changement climatique n’a fait qu’ajouter une couche de complexité à la crise. La baisse et l’irrégularité des précipitations, pluie comme neige, ont directement affecté la recharge des nappes phréatiques et l’écoulement des sources naturelles. Mais les facteurs naturels ne constituent qu’une partie du problème. Le plus grand défi réside dans des infrastructures délabrées et des réseaux de distribution détériorés, marqués par des fuites massives, auxquels s’ajoutent des branchements illégaux largement répandus qui épuisent les réserves d’eau et affaiblissent davantage la capacité déjà limitée de l’État à gérer et à collecter les revenus.
S’ajoutent à cela des milliers de puits non autorisés — notamment dans le secteur agricole — qui exploitent les eaux souterraines sans aucune surveillance scientifique ni cadre juridique. Les experts reconnaissent que l’absence de données précises sur le volume de ces ressources empêche l’élaboration de plans réalistes ou de politiques efficaces. Parallèlement, la faiblesse du recouvrement des factures et l’absence de reddition des comptes aggravent les violations et la consommation anarchique de l’eau, tandis que les projets de stations de traitement des eaux usées peinent à avancer par manque de financement, bien qu’ils constituent l’une des solutions essentielles pour réutiliser l’eau en agriculture.
La crise se répercute directement sur la société, en particulier sur les enfants — la catégorie la plus vulnérable. La sécheresse et la diminution des ressources hydriques ont entraîné une baisse de la production agricole atteignant près de 70 % cette année, ce qui augmente le coût des denrées alimentaires et accentue la pression sur les familles. La contamination des sources d’eau met en danger la santé des enfants et accroît les maladies liées au manque d’eau propre, alors même qu’ils ont besoin d’un environnement hydrique sûr pour garantir une nutrition adéquate, la santé, la capacité d’apprentissage et la croissance.
Il ne s’agit pas seulement d’une crise actuelle, mais d’une crise qui menace l’avenir. L’échec de la gestion des ressources aujourd’hui signifie la perte de la sécurité hydrique dans les années à venir, exposant les générations futures à des risques multipliés. L’eau n’est pas simplement une ressource naturelle ; elle est un pilier de la stabilité sociale, sanitaire et économique. Sans vision nationale scientifique, sans décisions courageuses et sans investissements dans les infrastructures, le Liban restera prisonnier d’un cycle de gaspillage et de déclin — et les enfants continueront d’en être les premières et principales victimes.
Garantir le droit des enfants à une eau sûre n’est pas un luxe de développement, mais une responsabilité nationale sur laquelle repose la santé de toute la société, la protection de son avenir et la durabilité de ses ressources. Et la crise d’aujourd’hui, aussi complexe qu’elle puisse paraître, n’est pas insoluble. Les solutions existent… mais elles exigent une gestion, une vision et une volonté politique.
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