Les politiques des grandes puissances reposent sur des stratégies conçues pour servir leurs intérêts d’abord, et ceux de leurs alliés ensuite. Ces stratégies ne changent guère, même face à des événements imprévus : des alternatives sont toujours prêtes dans le cadre d’un plan global. Pour les États-Unis, deux objectifs demeurent constants au Moyen-Orient, quelles que soient les circonstances : assurer la sécurité et la pérennité d’Israël, et contrôler les ressources pétrolières.

Un vétéran de la politique, fin connaisseur des dynamiques locales et régionales ainsi que des stratégies internationales, révèle qu’un tel plan américain pour le Moyen-Orient avait été élaboré dès les années 1950. Cette stratégie visait à affaiblir toute force, étatique ou non, susceptible de menacer Israël, quitte à provoquer des guerres entre pays arabes ou entre Arabes et Israéliens, à encourager des coups d’État ou des révolutions déstabilisant les régimes, ou encore à pousser les États arabes vers la paix avec Israël—collectivement ou séparément—selon le principe du « diviser pour mieux régner ». L’objectif ultime : renforcer Israël, tout en veillant à ce qu’il reste solidement arrimé au giron américain.

Une chronologie révélatrice

Un rapide survol des événements majeurs depuis le partage de la Palestine en 1947 illustre ce cheminement.

1956 : Israël, la France et le Royaume-Uni lancent l’agression tripartite contre l’Égypte. Washington met fin à l’opération d’un mot et d’une décision, rappelant que rien ne peut se faire dans la région en dehors de sa volonté.

1967 : La guerre de juin, ou « Naksa », coûte aux Arabes des territoires immenses en une semaine. Israël occupe la Cisjordanie, Jérusalem, Gaza et le Sinaï. L’Égypte et la Syrie en sortent affaiblies, et le reste du monde arabe demeure impuissant.

1973 : Anouar el-Sadate et Hafez el-Assad déclenchent la guerre d’Octobre, remportant des victoires initiaux éclatantes. Mais l’aide militaire américaine, volontairement retardée, finit par rééquilibrer le champ de bataille. La guerre s’achève sans vainqueur clair, ouvrant la voie à Sadate vers une paix négociée.

1975 : Le Liban sombre dans la guerre civile, devenant le théâtre des rivalités régionales et internationales, et l’écran de fumée d’une future initiative de paix égyptienne.

1977–1979 : Sadate se rend en Israël, puis signe les accords de Camp David avec Menahem Begin, sous l’égide américaine, neutralisant la plus puissante armée arabe. L’Égypte s’enfonce ensuite dans ses propres crises.

1980–1988 : L’Irak s’engage dans une guerre meurtrière contre l’Iran khomeyniste. Huit ans de conflit qui épuisent les deux pays et écartent l’Irak du front arabe.

1982 : Israël envahit le Liban, espérant en faire le prochain État arabe à signer la paix. L’OLP est expulsée à Tunis, mais l’accord du 17 mai échoue. Israël reste bredouille.

1990 : La guerre civile libanaise prend fin avec l’accord de Taëf, instaurant de nouveaux équilibres politiques et rapprochant le Liban de l’orbite américaine, sous parrainage syrien et saoudien.

1991 : La conférence de Madrid lance quatre pistes de négociations : syrienne, jordanienne, palestinienne et libanaise. Oslo aboutit à un accord entre Yasser Arafat et Israël, suivi du roi Hussein en Jordanie. Beaucoup pensent alors que la paix est en marche.

1990s–2000s : L’Autorité palestinienne est créée, mais Oslo reste lettre morte. Israël multiplie les colonies, les intifadas éclatent, et la solution à deux États s’éloigne. Aujourd’hui, après près de vingt ans de blocus sur Gaza, sa destruction progressive, l’étranglement de la Cisjordanie et les menaces de transfert des Palestiniens, cette solution semble devenue impossible.

Liban et Syrie : nouvelles réalités

Le Liban a désormais un nouveau président et un nouveau gouvernement, mettant fin à plus de deux ans de vacance institutionnelle. Mais les crises qui ont marqué le mandat de Michel Aoun—effondrement économique, protestations, paralysie—restent entières. En Syrie, Bachar el-Assad a chuté, remplacé par Abou Mohammad al-Joulani, tandis que chars et avions israéliens foulent « le cœur battant de l’arabisme », rendant Damas malléable à l’idée de paix.

Les Libanais ont cru, un temps, à une renaissance. Mais neuf mois plus tard, sous pressions politiques, militaires et sécuritaires, le pays s’est retrouvé placé directement sous tutelle étrangère. Le ton de la récente grande délégation américaine, courtois mais condescendant, a suffi à rappeler la façon dont Washington évalue le Liban.

La perspective d’ensemble

Existe-t-il encore une force capable de contrecarrer cette stratégie conçue depuis les années 1950, alors qu’aucune puissance mondiale—ni l’URSS effondrée, ni la Russie absorbée par sa guerre en Ukraine—ne s’y oppose ?

Les États arabes se sont affaiblis. Des régimes ont changé. Certains ont normalisé leurs relations avec Israël sans même signer de traité de paix. Ce qu’avait figé Sykes-Picot pourrait être redessiné—non pas par un démantèlement total, mais par des confédérations ou entités autonomes au sein des États existants. L’issue finale ? Des confédérations régionales vivant sous parapluie américain, coiffées du « tarbouche » israélien.

Le choix du Liban

La question demeure : que peut faire le Liban pour éviter de boire cette coupe amère ? N’incombe-t-il pas à ses responsables, en cette étape cruciale, de mettre de côté leurs divisions, aussi profondes soient-elles, pour s’accorder sur une position commune, plus forte et plus efficace que toute décision venue de l’extérieur, aussi puissante soit-elle ?