De récentes fuites sur un projet américain visant à transformer une partie du sud du Liban en zone industrielle ont ramené le dossier pétrolier et gazier au-devant de la scène — sinon au cœur des interrogations. Face à ce même Sud, trois des dix blocs offshore libanais sont réputés contenir les réserves d’hydrocarbures les plus riches. Toute extraction nécessiterait la construction d’infrastructures de soutien à terre. Dans le même temps, des « chuchotements » diplomatiques incitent Beyrouth à ne pas aller de l’avant avec son accord actuel avec le consortium mené par le français Total, aux côtés de l’italien Eni et de QatarEnergy, afin de laisser la voie libre aux compagnies américaines.
Alors que les investisseurs « classiques » se détournent du Liban en raison des coûts opérationnels élevés, de l’absence d’infrastructures et de la corruption endémique, les investissements « exceptionnels » bénéficiant d’un parrainage international pourraient représenter l’alternative la plus crédible. Parmi les projets mis en avant figure la création d’une cité pétro-industrielle. Ce type de complexe regroupe généralement des installations de traitement primaire, des unités de test, des infrastructures logistiques (pistes d’atterrissage, logements ouvriers), des réservoirs de stockage, des usines de traitement du gaz, des stations de pompage, des pipelines, des centrales électriques et hydriques, des stations d’épuration, ainsi que des restaurants, bureaux et sociétés de sécurité.
La paix pour la prospérité
Une éventuelle entrée américaine dans le secteur énergétique libanais, combinée à la pression pour créer une zone industrielle tampon — potentiellement axée sur le pétrole — paraît plus probable que d’autres scénarios. Elle s’inscrit dans la continuité de la stratégie initiée par Donald Trump lors de son premier mandat et prolongée dans le second, sous le slogan « la paix contre la prospérité ».
Sur le plan technique, le consortium actif au Liban depuis 2018 ne semble guère enthousiaste. Début 2024, il a refusé de signer les contrats d’exploration et de production pour les blocs 8 et 10 dans le cadre du deuxième cycle d’attribution. Il n’a toujours pas publié son rapport final sur les forages du bloc 9, achevés en novembre 2023. Plus encore, le contrat relatif au bloc 9 a expiré en mai dernier.
Jouer sur les ajournements
En théorie, les dix blocs offshore sont revenus sous contrôle de l’État, qui peut les réattribuer individuellement ou en bloc dans le cadre du troisième cycle de licences, ouvert jusqu’à fin novembre 2025. En pratique, le bloc 9 reste sous la main du consortium malgré l’expiration du contrat. La preuve, selon Diana Qaisi, membre du conseil consultatif de l’Initiative libanaise pour le pétrole et le gaz (LOGI), réside dans le fait que l’Administration pétrolière libanaise (LPA) ne l’a pas inclus dans l’appel d’offres actuel. « Le consortium profite d’un décret de prolongation des délais, sans échéance précise », explique-t-elle.
L’atout des majors américains
D’un point de vue financier, l’exploration pétrolière au Liban présente une forte rentabilité potentielle pour des majors américains tels que Shell, Chevron ou ExxonMobil. Déjà présentes dans la région, notamment à Chypre et sur le champ gazier Leviathan, ces compagnies n’auront pas à déplacer leurs équipements depuis des zones éloignées. Mais, précise Qaisi, leur intérêt dépend surtout de « la mise en œuvre des réformes prévues dans la feuille de route américaine ».
L’importance des données du bloc 9
L’arrivée de nouveaux acteurs passe par la publication du rapport de Total sur le bloc 9. Ce document est considéré comme le véritable trésor, puisqu’il doit révéler de manière certaine l’ampleur des réserves du champ de Qana. Une fois en possession de l’État libanais, ces données pourraient être partagées avec les entreprises intéressées et vendues comme « données d’exploration », un levier d’attraction majeur si les résultats s’avèrent prometteurs, quelles que soient les difficultés du pays.
En principe, les décisions des compagnies pétrolières reposent sur la faisabilité technique et économique. Mais au Liban, elles restent dictées par des considérations politiques. « C’est ce qui explique pourquoi Total entretient le flou sur ses activités libanaises, aidé en cela par l’excessive souplesse des autorités, incapables d’exiger des clarifications ou de prendre position », souligne Qaisi.
La crédibilité de l’État en question
Reste que la stabilité politique, économique et sécuritaire demeure la condition sine qua non pour améliorer la note de marché du Liban et attirer les investisseurs. Les volumes extraits sont généralement vendus sur le marché local ou dans le cadre d’accords commerciaux. Mais avec une réputation de mauvais payeur et un historique de défauts, les entreprises hésitent. Le Liban n’est pas seulement en défaut sur ses euro-obligations, il accumule aussi de nouvelles dettes, comme plus de 1,2 milliard de dollars dus à l’Irak pour des livraisons de fuel — autant de signaux négatifs pour les créanciers.
Dans les prochains jours, la lumière devrait se faire sur deux dossiers clés : la reprise de l’exploration pétrolière et gazière et la création d’une zone économique industrielle. L’essentiel sera d’éviter que le Liban ne reste enfermé dans la zone grise.