La France est au bord du blocage politique, avec la chute du gouvernement Bayrou attendue pour le 8 septembre à l’Assemblée nationale française. Le poids de l’endettement français devient un sujet pour les marchés financiers. La France n’a toujours pas de budget pour 2026. Macron , à ce stade, refuse toute dissolution de l’Assemblée nationale ou toute remise en cause de son propre mandat. Le 10 septembre l’économie française risque d’être totalement paralysée après l’appel de mouvements populaires spontanés. Christopher Dembik, responsable sable de la recherche macroéconomique chez Saxo Bank, et expert financier, analyse la périlleuse situation française.

François Bayrou a fait un diagnostic financier apocalyptique de la situation financière de la France . La dette française court-elle, à moyen terme, le risque de n’être plus finançable ?

Non. Soyons clairs à ce propos. Il n’y a pas de risque de mur de la dette ou d’incapacité de la France à accéder aux marchés financiers pour se refinancer. Tous les parallèles qui sont faits en ce moment, notamment avec la situation de la Grèce, sont erronés et, même, malhonnêtes. En revanche, le coût de notre dette monte inexorablement depuis 2021, ce qui pèse sur les finances publiques. À terme, la charge de la dette risque d’être si importante que nous allons être complètement dépossédés de notre souveraineté économique et financière. Concrètement, peu importe la couleur politique du gouvernement, il n’aura pas d’autre choix que de prioriser le remboursement des intérêts de la dette au détriment de l’éducation, de la défense, de la justice etc. Il n’aura plus aucune marge de manœuvre.

Selon moi, l’une des raisons fondamentales des difficultés actuelles de la France, c’est que l’État, lourdement endetté, accapare tel un ogre insatiable toutes les richesses.

Le déficit français devrait atteindre cette année 5,4% - parmi les plus élevés de l’Union Européenne. Seule la Roumanie fait pire. Petite différence toutefois, le gouvernement roumain a présenté un ambitieux plan structurel en juillet qui devrait significativement améliorer les finances publiques. Ce chiffre abstrait de 5,4% ne permet pas de comprendre la gravité de la situation. Allons dans le détail. Les recettes fiscales sont de 308 milliards d’euros tandis que les dépenses nettes sont de 444 milliards d’euros – ce qui représente un déficit abyssal de 139 milliards d’euros.

139 milliards d’euros, oui, c’est 5,4% du PIB. Mais c’est aussi et surtout que ce déficit représente 45% des recettes de l’État. Si on ajoute 100 milliards d’euros de remboursement des intérêts des emprunts contractés sur les marchés financiers, le mur devient inévitable. La faute au gouvernement actuel mais aussi à tous les précédents qui n’ont clairement pas géré la dette publique depuis l’entrée dans la zone euro et qui n’ont fait qu’accroître le poids de l’État dans l’économie.

À partir du 12 septembre, les agences de notation, Fitch en tête, vont rendre leurs avis sur la signature française. Quels sont les risques ?

Si le gouvernement Bayrou tombe – ce qui est probable – et en tenant compte de l’impasse politique dans laquelle nous sommes, il serait logique que Fitch dégrade la note souveraine française – celle-ci étant actuellement sous perspective négative. L’effet sera immédiat : hausse du coût d’emprunt pour l’État, les institutions, les entreprises et les ménages. Panique financière ? Je n’y crois pas. L’euro, qui est pourtant un bon baromètre du risque, ne montre pas de signes de fébrilité. Sur la séance du 27 août, l’EUROUSD a baissé de -0,06 %. Insignifiant. Dans ces circonstances, la BCE, qui se réunit le 11 septembre, devrait s’abstenir de commenter les aléas de la politique française qui, jusqu’à présent, ne provoquent pas de contagion financière au niveau de la zone euro.

Éric Lombard, ministre des Finances français, a menacé la France d’une intervention du FMI pour imposer une cure d’austérité si le budget Bayrou n’est pas mis en place ? En est-on là ? Est-ce la vocation de l’organisation internationale d’intervenir en zone euro ? Même si le « cas grec » en 2009 est dans toutes les mémoires ?

C’est faux. En aucun cas le FMI n’a vocation à intervenir en France. L’organisation internationale aide les pays faisant face à des problèmes au niveau du solde du compte courant et rencontrant des difficultés pour accéder aux marchés financiers. Ce n’est en aucun cas la situation française. Dramatiser à outrance le débat n’aide pas.

La BCE, et ses mécanismes financiers, peuvent-ils alors prêter ou racheter de manière illimitée les obligations françaises ? Quelles sont les règles de ce type d’intervention ?

Oui, c’est possible, à la condition de mettre en place un programme d’ajustement structurel. Autrement dit de mettre en place toutes les réformes qui sont préconisées depuis de nombreuses années – comme un âge de départ à la retraite plus tardif – et qui aujourd’hui provoquent une forte opposition en France. Ces réformes ont en général un effet négatif sur la croissance à court terme. C’est une mauvaise nouvelle. Notre croissance est déjà faible. Au deuxième trimestre, elle a atteint seulement +0,3%. Le gouvernement anticipe une croissance cette année à +0,7%. Les économistes sérieux tablent sur +0,5%. Ce sera certainement plus bas en tenant compte de l’effet négatif sur le moral des chefs d’entreprise de l’incertitude politique. Dans tous les cas, c’est un échec comparé à l’an dernier lorsque la croissance était à +1,1%. Tous les moteurs de la croissance française sont en panne : la demande intérieure est quasi nulle, les perspectives d’embauche et d’investissement sont en berne, les hausses de salaire faibles et le commerce extérieur – même si ça n’a jamais été notre fort – est en chute libre à cause du regain de protectionnisme. Ajoutons à cela la hausse de l’euro (+12% face au dollar depuis le début d’année) qui commence sérieusement à pénaliser nos PMEs exportatrices.

La situation n’est pas réjouissante.

Il y a aussi cet outil financier créé en 2002 par la banque centrale européenne…appelé l’instrument de protection de la transmission (IPT) que l’on pourrait actionner ?

Oui, mais ce n’est certainement pas le premier outil. De mon point de vue, on peut plutôt imaginer si le taux d’emprunt de la France s’envole que la BCE achète directement et en quantité illimitée des obligations françaises, ce qui permettra de contenir la hausse des taux de rendement et donc de maintenir un accès aux marchés financiers. Toutefois, cela implique un engagement de la France à mettre en œuvre des réformes structurelles.

La France emprunte quasiment au niveau de l’Italie. Plus cher que l’Espagne ou le Portugal ! Le spread avec l’Allemagne se tend dangereusement. Il y a tout de même une vraie urgence !

Selon moi, le vrai risque c’est en 2026 et non pas le 8 septembre prochain – jour du vote de confiance. L’an prochain, la France va devoir émettre 310 milliards d’euros de dette si on s’en tient aux prévisions du gouvernement Bayrou qui ont peu de chances de changer substantiellement. C’est énorme. C’est énorme surtout quand on sait que la dette française est en concurrence avec les autres dettes européennes pour trouver des acheteurs étrangers. Pendant longtemps, les investisseurs se sont reportés sur la dette française car l’Allemagne – qui est considérée comme l’émetteur le plus fiable de la zone euro – s’endettait peu. Les choses vont changer. Les émissions de dette allemande vont atteindre 330 milliards d’euros. S’ajoute à cela la dette italienne qui est aujourd’hui perçue comme moins risquée que la dette française, tout simplement parce que le gouvernement Meloni a fourni des efforts pour baisser le déficit. Nous allons nous retrouver l’an prochain dans une situation inédite. Notre dette va être en concurrence avec celle de l’Allemagne et de l’Italie et comme les investisseurs vont privilégier plutôt celle de ces deux pays, notre taux d’emprunt va continuer de monter inexorablement. À la clé, un lent déclassement de la France…à moins qu’un sursaut politique ne mette un terme à cet engrenage infernal.