En pleine montée des tensions commerciales, le président américain Donald Trump a menacé d’imposer des droits de douane allant jusqu’à 100 % aux membres des BRICS, et un supplément de 10 % si un pays adoptait des « politiques anti-américaines ». Cette posture traduit la conscience de Washington que le dollar demeure la pierre angulaire de sa puissance mondiale — permettant de financer la dette et de contrôler les systèmes de compensation internationaux.

Le groupe BRICS, fondé par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, a cherché à s’élargir en intégrant l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Indonésie et les Émirats arabes unis, couvrant ainsi près de 45 % de la population mondiale. Ses membres disposent d’un poids considérable en ressources naturelles et ambitionnent désormais de réduire leur dépendance au dollar en bâtissant des structures financières alternatives.

Expansion et positionnement stratégique

L’élargissement des BRICS n’est pas anodin. En intégrant de grands producteurs d’énergie comme les Émirats, l’Iran et l’Arabie saoudite, ainsi que des économies influentes d’Afrique et d’Asie comme l’Égypte, l’Éthiopie et l’Indonésie, le bloc a consolidé sa puissance structurelle. La maîtrise accrue de ressources stratégiques — énergie, agriculture, capacité industrielle et positions géographiques — pourrait, en théorie, favoriser des mécanismes de tarification hors du système dollar et redessiner les flux commerciaux mondiaux.

Mais cette diversité accrue s’accompagne aussi d’intérêts divergents et de régimes politiques contrastés, compliquant tout consensus sur les questions monétaires sensibles.

Pourquoi s’éloigner du dollar ?

La volonté de s’affranchir du dollar est alimentée par des motivations géopolitiques et sécuritaires ainsi que par des appels à une réforme institutionnelle. Les pays frappés par les sanctions américaines ont découvert la puissance du billet vert comme arme financière. Le gel des réserves de la banque centrale russe après l’invasion de l’Ukraine a fait figure de signal d’alarme, révélant la vulnérabilité de nombreuses économies face à l’emprise de Washington.

Les BRICS expriment également une frustration croissante envers la Banque mondiale et le FMI, accusés de ne pas refléter les réalités économiques actuelles. Lors du dernier sommet de Rio, leurs ministres des Finances ont exigé une réforme des quotes-parts au FMI et la fin du partage de postes qui réserve la présidence de la Banque mondiale aux États-Unis et celle du FMI à l’Europe.

Initiatives et mécanismes en cours

Pour l’instant, les solutions les plus concrètes reposent sur les accords bilatéraux et les règlements en monnaies locales. La Chine et la Russie réalisent désormais l’essentiel de leurs échanges en yuan et en rouble. Fin 2024, près de 45 % du commerce chinois était déjà réglé en yuan.

Parallèlement, des institutions parallèles ont vu le jour :

- Le système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS), alternative crédible à SWIFT, relie déjà près de 4 900 banques dans plus de 150 pays.

- La Nouvelle Banque de Développement (NDB) finance des projets d’infrastructure sans conditions « à la Banque mondiale ».

- Le Dispositif de réserve de contingence (CRA) fournit de la liquidité sans les exigences du FMI.

Pourtant, l’ampleur des opérations reste en deçà des attentes.

L’or et les métaux précieux au cœur de la stratégie

L’or est devenu central dans la stratégie financière des BRICS. Actif de réserve stratégique, il sert de socle potentiel à de nouveaux mécanismes monétaires. La Russie est désormais le deuxième producteur mondial derrière la Chine. Pékin, de son côté, a adossé de facto le yuan à l’or en le rendant convertible dans le commerce international. Plus discrètement, Moscou a introduit l’argent dans ses réserves stratégiques, reconnaissant son rôle historique et sa valeur industrielle.

Approches divergentes

Chaque membre adopte une stratégie propre :

- Le Brésil, sous Lula, adopte une ligne prudente : éviter l’affrontement avec Washington et privilégier la facilitation des échanges plutôt que des alternatives monétaires radicales. La banque centrale reste sceptique sur un abandon du dollar à court terme. Brasilia se concentre sur l’industrialisation, réussissant à attirer le constructeur chinois BYD, qui ouvre à Bahia sa première usine hors d’Asie (150 000 véhicules électriques par an).

- La Chine conduit la dynamique technologique et financière : automatisation, numérisation et électrification, offrant à ses partenaires des gains en productivité, en efficacité énergétique et en indépendance.

- L’Inde cherche un équilibre stratégique, refuse de s’aligner sur la lutte anti-dollar et renforce au contraire ses liens avec Washington.

- La Russie, frappée de plein fouet par les sanctions, est la plus ardente promotrice de la dédollarisation. Lors de sa présidence des BRICS, elle a lancé de multiples projets — plateforme de paiements transfrontaliers, chambre de compensation (« BRICS Clear »), mécanisme interbancaire, société de réassurance — mais la plupart restent au stade de propositions ou de projets pilotes.

Perspectives monétaires

Malgré les spéculations, une monnaie unique BRICS n’est pas envisageable à court terme. Les responsables brésiliens parlent d’une approche « stabilisatrice » plutôt que « transformatrice », privilégiant les résultats concrets comme la facilitation du commerce plutôt que des ruptures monétaires spectaculaires.

Pour l’heure, les BRICS paraissent bâtir des châteaux de sable. La domination du dollar — fondée sur la confiance, la liquidité et des institutions globales — reste intacte, du moins dans un avenir proche.