Avant la Révolution islamique en Iran, les XIXᵉ et le début du XXᵉ siècle avaient vu émerger des mouvements politiques islamiques allant des courants réformistes aux plus traditionalistes. Mais le leader de la révolution iranienne, l’imam Rouhollah Khomeiny, proposa un projet politique global constituant un modèle totalement nouveau destiné à l’ensemble de la nation musulmane. Ce modèle n’était ni monarchique au sens classique, ni libéral, ni démocratique ; il ressemblait plutôt à une hybridation du « calife » et du « père spirituel », formant une force géopolitique sous la bannière du slogan « Ni Est ni Ouest ».
Khomeiny passa d’un islam spirituel à l’opposition, puis à la confrontation, et enfin à la révolution. Dans les années 1930, ses écrits étaient marqués par une spiritualité existentialiste appelant au détachement du monde matériel. Mais à partir de 1963, son discours évolua vers l’opposition politique au régime monarchique et au pouvoir impérial. Depuis Najaf, il publia son ouvrage majeur Le Gouvernement islamique, qui rassemblait ses cours sur la Tutelle du Juriste Islamique (Guardianship of the Islamic Jurist) comme cadre garant de l’application de l’islam. Par son slogan devenu célèbre « Ni à l’Amérique, ni à Israël », il désigna clairement ses adversaires. Il appela à résister à la tyrannie à travers une conception du jihad qu’il érigea en pilier central de son projet politique, affirmant que le sang des combattants « ne vaut pas davantage que celui de l’imam Hussein ». En mobilisant l’imaginaire d’Achoura, il donna une dimension révolutionnaire à ce concept, qu’il considérait comme plus important que les pratiques rituelles telles que la prière et le jeûne.
Dans ce livre, il formula la doctrine de la Tutelle du Juriste Islamique. Cette idée suscita une forte opposition chez de nombreux clercs en Iran et à l’étranger, notamment concernant l’étendue des pouvoirs du juriste en matière de politique et de gouvernance. Certains estimaient qu’aucune légitimité politique ne pouvait être exercée avant la réapparition de l’Imam, tandis que d’autres affirmaient que cette « période intermédiaire » devait être comblée — l’occultation du douzième Imam pouvant durer longtemps, pourquoi rester passif ? Certains des opposants de Khomeiny le soutinrent pourtant dans la direction de la révolution lorsqu’il se proclama « juriste-gardien ». Pour Khomeiny, le détenteur de la Tutelle du Juriste Islamique était à la fois souverain spirituel et temporel, héritier de la gestion des affaires de la communauté durant la grande occultation. Son autorité découlait de sa maîtrise des sciences religieuses et juridiques, lui permettant de « codifier l’islam » par son application à travers « le plus savant et le plus vertueux ».
Au Liban, les années 1980 virent l’émergence publique d’un groupe loyal à la Tutelle du Juriste Islamique, issu des marges sociales. Sa montée s’accompagna de la diffusion de livres, de conférences et de la création d’institutions sociales, culturelles, éducatives et médiatiques soutenant cette nouvelle pensée, dans un paysage marqué par des conflits locaux, régionaux et internationaux entre la droite et la gauche. Cette période créa une rupture entre un chiisme « d’avant » et un chiisme « d’après », certaines pratiques devenant uniformisées alors qu’elles ne l’étaient pas auparavant. La faiblesse de l’État dans ses périphéries permit à ces idées de s’y implanter profondément, surtout en présence d’un « ennemi unique » qui renforçait et légitimait le discours de la tutelle. Le fossé interne au sein de la communauté chiite s’élargit, devenant vertical — moins doctrinal que politique et identitaire.
Dans ce contexte, le Hezbollah publia en 1985 son texte fondateur : la « Lettre ouverte » adressée « à tous les opprimés » par son premier secrétaire général, Ibrahim al-Amin al-Sayyed, affirmant que « notre jihad contre Israël est un devoir religieux, humanitaire et national ». Les chiites du Liban se retrouvèrent alors devant une dualité complexe : un État fragile en temps de guerre, incapable de se défendre — tel une maison sans toit — face à un cadre solide et cohérent conférant au juriste sous la Tutelle du Juriste Islamique de vastes pouvoirs politiques, militaires, financiers et religieux, offrant un sentiment d’appartenance que certains avaient perdu.
D’où une question essentielle :
Comment une société pluraliste et complexe comme le Liban peut-elle protéger la liberté de croyance et d’opinion, et séparer religion et politique, alors qu’une partie de ses citoyens considère que « l’islam est politique » ?
Il est notable que Khomeiny lui-même n’accordait pas à la Tutelle du Juriste Islamique une sacralité absolue ; il la considérait comme une théorie interprétative susceptible d’être développée et modernisée selon l’évolution des temps. Pourtant, dans ses recommandations finales, il insistait pour que ses partisans respectent les lois des pays où ils vivent, et non celles d’un État extérieur — une idée confirmée par une figure proche de ce courant. Cela ouvre d’autres interrogations :
Le « jihad mineur » défendu par Khomeiny est-il encore pertinent dans le Liban d’aujourd’hui ?
Dans Le Gouvernement islamique, il écrivait : « Le combat en islam n’est pas un objectif en soi, mais un moyen de préserver l’ordre islamique et de prévenir l’injustice. Le but est l’établissement de la justice, et le jihad a été légiféré dans ce dessein. » Il ajoutait aussi : « Le jihad de l’âme est le jihad majeur, fondement de toute réforme sociale ou prise en charge des affaires de la communauté. »
Le Liban peut-il passer du modèle de l’imam Hussein — fondé sur la confrontation — à celui de l’imam Hassan — fondé sur la conciliation pour préserver la société ?
Et le Hezbollah peut-il, à l’heure des mutations libanaises, régionales et internationales, se transformer d’une organisation militaire idéologique en un parti politique opérant pleinement dans le jeu démocratique libanais ?
Si oui, quelle serait la vision interne du Hezbollah et son projet politique en tant que parti ? Et dans quelle mesure serait-il compatible avec la Constitution libanaise et les lois en vigueur ? Après son entrée officielle dans la politique en 1992, le parti formula une vision complète d’un État capable de « protéger ses citoyens », de gérer une économie productive, et de se prémunir contre la corruption et le clientélisme. Dans son document de 2009, il affirmait ne pas chercher à « établir un État islamique au Liban » en raison de la réalité sociale et confessionnelle, et parce que « la volonté des Libanais ne s’oriente pas dans cette direction ».
Aujourd’hui, le Liban se retrouve face à deux options douloureuses. La première : un arrangement politique présenté comme une « trêve stable » ou une « entente », mais dépourvu des caractéristiques d’une négociation équitable. La seconde : la « mort », alors qu’un ennemi continue de survoler le territoire et les eaux libanaises jour et nuit, frappant quand il le souhaite sous prétexte de sécurité, dans un contexte régional où les équations géopolitiques ont totalement basculé.
Si les Libanais se tournent vers l’option de la trêve — non par conviction, mais en choisissant le moindre mal — et par respect de la volonté populaire, cette voie pourrait ouvrir une opportunité diplomatique où les intérêts économiques de l’Est et de l’Ouest convergeraient, reposant sur une neutralité totale du Liban. Peut-être, si la trêve n’est pas entravée, les Libanais pourraient-ils enfin connaître un semblant de sécurité et de stabilité.
Prière de partager vos commentaires sur:
[email protected]
