Au vu de l’ampleur des menaces israéliennes et des avertissements américains, occidentaux et arabes successifs concernant une attaque israélienne dévastatrice, il semble que le Liban soit entré dans une phase dangereuse, tandis que certains responsables politiques continuent d’interpréter ces mises en garde comme une simple pression exercée sur les autorités libanaises pour désarmer le « Hezbollah », afin d’éviter à Israël de recourir à l’option militaire.

Les médias israéliens mènent une campagne quotidienne, affirmant que le « Hezbollah » a reconstruit ses capacités militaires en prévision d’une nouvelle confrontation, une rhétorique qui semble destinée à justifier une vaste offensive israélienne contre le parti. Cette pression s’accompagne de critiques envers le gouvernement libanais, accusé de ne pas avoir appliqué sa propre décision de limiter les armes à l’autorité de l’État avant la fin de l’année.

Les autorités libanaises sont conscientes qu’un affrontement interne autour de la question des armes mettrait en péril la paix civile. C’est pourquoi le président a pris l’initiative de proposer des négociations indirectes avec Israël dans le cadre du « Comité du mécanisme », selon la même méthode que les pourparlers de 2022 qui avaient conduit à l’accord sur la délimitation de la frontière maritime. Le président Aoun a présenté son initiative en attendant les réponses américaine et israélienne, mais aucune n’est encore parvenue. On ignore si l’escalade récente des attaques israéliennes contre des villages et localités au sud et au nord du Litani, sous prétexte de viser des commandants militaires ou des positions du « Hezbollah » réhabilitées, constitue en soi une réponse.

Les États-Unis et Israël semblent lier le désarmement du “Hezbollah” à celui de Gaza, estimant que le Hamas ne remettra pas ses armes à Gaza si le « Hezbollah » ne fait pas de même au Liban, et inversement. Il semble aussi qu’Israël ait dépassé le cadre des négociations, de la résolution 1701 et du « Comité du mécanisme », dans un contexte marqué par la perspective d’un grand accord sécuritaire entre Washington et Damas, incluant la création d’une base militaire américaine sur l’aéroport militaire de Mezzeh, voisin de la capitale syrienne. Des sources indiquent que la visite du président syrien Ahmad al-Charaa à Washington et sa rencontre avec le président Donald Trump marqueraient l’aboutissement de cet accord sécuritaire, prélude à un autre accord imminent entre la Syrie et Israël.

À Washington, on rapporte que la rivalité entre l’envoyé américain en Syrie Tom Barrack, proche à la fois des présidents syriens et turcs, et l’ancien envoyé Joel Rayburn, partisan du maintien du soutien américain aux Kurdes, s’est soldée en faveur de Barrack. Cette évolution aurait coûté à Rayburn la possibilité d’occuper le poste de sous-secrétaire d’État adjoint pour les affaires du Proche-Orient.

Dans ce contexte, certains estiment que les États-Unis ont perdu tout intérêt pour le Liban. Ce qui empêche toutefois jusqu’à présent la désintégration du pays, c’est la cohésion de l’armée libanaise et le refus de celle-ci d’être entraînée dans un affrontement direct avec le « Hezbollah » ou tout autre camp libanais. Tous les acteurs semblent résolus à éviter une telle confrontation, quel qu’en soit le prix.

Le Liban traverse donc des semaines cruciales, et il est peu probable que la visite du pape Léon XIV, prévue le 30 de ce mois, modifie le cours des événements. Les Israéliens, eux, n’y accordent guère d’importance, d’autant que le souverain pontife ne visitera pas Israël dans sa tournée, qui se limitera à la Turquie et au Liban.

Fait marquant, le Wall Street Journal a publié un éditorial signé par son « comité de rédaction », portant deux titres : « Israël prendra-t-il en charge le sale boulot au Liban ? » et « Trump perd patience après l’échec de Beyrouth à désarmer les terroristes du Hezbollah », soulignant que « le feu rouge américain à une nouvelle opération militaire israélienne s’est transformé en feu vert ».

L’aspect le plus inquiétant de cet article réside dans l’affirmation selon laquelle « l’Amérique ne s’impliquera plus davantage dans la situation libanaise, un État en faillite dominé par une organisation terroriste étrangère », ajoutant que Barrack est « frustré » par « l’incapacité du gouvernement libanais », après lui avoir « donné toutes les chances, retenant Israël pendant des mois, mais Beyrouth n’a ni confisqué les armes du Hezbollah ni conclu la paix avec Israël ».

L’éditorial relève également des signes croissants d’une nouvelle offensive israélienne visant à détruire le « Hezbollah », ajoutant que « le président Trump a désormais une nouvelle raison de renforcer la crédibilité des États-Unis dans la région : Gaza. Pourquoi le Hamas craindrait-il de se désarmer, en violation du plan de paix de Trump, alors qu’il voit le Hezbollah échapper à toute sanction au Liban ?».

À la lumière de cet article et des réalités du terrain, il apparaît que le Liban s’avance vers une phase sensible et dangereuse, façonnée par les pressions internationales et régionales, les divisions internes autour de la question des armes et les menaces israéliennes d’une guerre de grande ampleur. Certains affirment que le Liban fait face à deux choix aussi douloureux l’un que l’autre : céder aux pressions extérieures en désarmant le « Hezbollah », au risque d’un bouleversement intérieur majeur, ou conserver les armes au prix d’une guerre plus dévastatrice que les précédentes.

Le Liban pourrait néanmoins éviter ces dangers grâce à un minimum de consensus interne entre les forces politiques et le pouvoir, à une certaine flexibilité du « Hezbollah » dans la gestion des pressions croissantes, et à l’émergence d’une volonté internationale réelle capable d’empêcher Israël de déclencher une nouvelle guerre.